vendredi 15 décembre 2006

La complainte du Marocain offshore

Amis internautes, je suis un lecteur de Jeune Afrique et ma rubrique préférée est le « Post Scriptum » du « grand » Fouad Laroui. Fouad arrive à me voler des sourires, voire des éclats de rire en prenant le métro parisien. Je vous vois venir, vous allez me dire comment peut-on rire lorsqu'on prend cette maudite ligne 1 du métro parisien qui nous amène tout droit vers le lieu du travail à la Défense qui soit dit en passant n’est pas le meilleur endroit où on a envie de s’amuser, et surtout le Lundi matin ou tout le monde fait la tête. A propos, je ne comprends pas pourquoi beaucoup de personnes sont-ils fâchés avec le sourire ? A la rigueur je peux comprendre qu'aller travailler n'est pas tout ce qu’on fait de plus enthousiasmant, d’ailleurs connaissez vous l'étymologie du mot "travail" ? Selon Wiktionary, travail vient du latin tripalium, «instrument de torture à trois poutres» !

Oh là, je suis venu pour parler de Fouad Laroui, et je me retrouve en train de philosopher sur le travail, et puisque je ne suis qu’un simple citoyen, fils d’un papa qui n’a pas été trop malin pour récolter une fortune et m’éviter de prendre le métro tous les jours, alors bouche cousu. Et comme dirait un « intellectuel français » de prestige qui fait de la musique pendant son temps perdu, monsieur Pascal Sevran, mon père passait son temps à « copuler à tout va » (sic). Après tout, mon père n’est qu’un africain !

Vous l’avez bien compris, je n’ai pas envie d’avoir de soucis avec Sarkozy (je n’ai qu’une carte de séjour de 10 ans), donc amis internautes travaillez, le travail est très bien pour votre santé, vous avez qu’à aller à la Défense pour le constater, ils sont tous en costume cravate avec les joues toutes roses (sauf les vrais informaticiens, nous adorons les pulls et les Jeans, c’est pratique pour aller dans les salles machine, et en plus faire de l’Informatique n’est pas du travail, on adore ça). Cela dit, il existe quelques citoyens rebelles qui prennent le risque de dire du mal du travail, je vous jure que ça existe et vous pouvez le vérifier par votre propre « clic de souris » sur cette page sympathique tripalium au chagrin.


Tout ça pour dire qu'il vaut mieux aller vers "les trois poutres" en ayant le sourire, et pour avoir le sourire Fouad Laroui est là pour remplir cette mission délicate. Le grand souci sur cette maudite ligne, il n’y a même pas de bébés qui soit dit en passant sont une seconde source de joie. On arrête les conneries, on est des blogueurs extrêmement sérieux ici, Fouad est un économiste et écrivain marocain. Il a l'art d'aborder les problèmes (aye, on en a un bon paquets) des maghrébins avec de l’humour, son personnage principal est toujours un marocain, mais ce marocain symbolise le maghrébin par excellente. Ses analyses sont toujours pertinentes, et très pointues. Quelques grincheux y voient un acharnement sur le « marocain », ou quelqu’un qui lave le linge sale en public. Mais, croyez moi, monsieur Fouad Laroui est le meilleur chroniqueur que le Maghreb ait enfanté.

J'ai trop parlé, ce message est le premier d'une série de chroniques de Fouad, ne vous inquiétez pas, elles sont sauvegardées chez moi, et je vais faire comme Schéhérazade des milles et une nuit, vous les aurez au compte-gouttes, histoire de faire durer le plaisir. Ami internaute, je vous souhaite une bonne lecture.


La complainte du Marocain offshore

Il n'y a pas une communauté marocaine à l'étranger, il y en a cent, il y en a mille, autant que d'individus en somme.

Quel rapport entre ce golden boy de la City qui a touché l'an dernier le plus fort bonus du temple de la finance et ce vieil homme qui végète à Bruxelles grâce à l'aide sociale ? Quel rapport entre ce tennisman polyglotte, toujours entre deux avions, et la Rifaine recluse à vie dans un deux-pièces de Hambourg ? Alors parlons de l'individu, né au pays de l'arganier et qui traîne sa bosse de par le vaste monde. Au cours des vingt ou trente dernières années, sa condition a considérablement changé. Il fut d'abord invisible, victime d'un malentendu. À Taiwan, à Kuala-Lumpur, il déclinait sa nationalité, Moroccan, on lui demandait des nouvelles de la princesse.

- Quelle princesse ?

- Grace, bien sûr.

Ces Asiatiques insultants ne connaissaient que Monaco. Bah, vu de Séoul, c'est tout près.

Arriva Khomeiny. Il dut partout jurer qu'il n'était pas fils d'ayatollah. Puis il fut compatriote d'Aouita. Un Américain, à Fort-Lauderdale, début des années 1980 :

- Morocco, yes, I know, the country of that great guy, heu, Owita, Yoweta, Ayuta ?

Quelques années plus tard, il eut à subir les touristes qui avaient « fait » son pays.

- Vous êtes marocain ? Ah, Ouarzazate, quelle splendeur... Mais les toilettes étaient bouchées !

Il affirma n'avoir jamais mis les pieds à Ouarzazate et ne rien comprendre à la plomberie.

À Amsterdam, il se présenta, on lui réclama du kif, lui qui n'avait jamais fumé ne serait-ce qu'un mégot de Favorite. À Oslo, on le félicita d'être compatriote de Zidane, ce qui était doublement faux, mais un compliment fait toujours plaisir et il l'accepta avec grâce.

En 1999, un peu partout en Europe, on lui serra la main avec effusion, tout le monde trouvait le jeune roi très sympathique. Il hochait la tête, se découvrant soudain démocrate et libéral, bien vu par tous, lui qu'on avait traité de féodal dans toutes les fêtes kabyles de ses années d'étudiant à Paris.

Le 11 septembre 2001 lui tomba sur la tête, il se réveilla suspect. Enlève tes chaussures et passe tout entier dans le scanner, espèce de graine de terroriste. Z'êtes quoi, vous, afghan, saoudien ?

- Marocain.

- C'est tout comme.

Il eut comme un sursaut. Non, ce n'est pas tout comme ! Nous avons une histoire millénaire, des paysages somptueux, des gens compliqués, des animaux simples, et l'arganier, n'oublions pas l'arganier !

Mais il se tut et ôta ses souliers. Le Marocain offshore se retrouva nu-pieds, comme les enfants de son douar natal. Afin qu'il n'oublie pas d'où il venait.

FOUAD LAROUI
Source : Jeune Afrique




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